Aimé Mpane et la Nomad Gallery: une convergence artistique

Dernière mise à jour : il y a 7 heures
Toujours en quête de nouveaux espaces de dialogue autour de la création contemporaine africaine, Walter De Weerdt a réuni à la Nomad Gallery, un cercle restreint de collectionneurs et d’amateurs d’art pour une rencontre privilégiée avec Aimé Mpane.

Loin du format traditionnel de présentation d’atelier, cette rencontre a offert un accès direct à la pensée de l’artiste, à son rapport intime à la matière et aux processus qui structure son œuvre.
Texte et photos : Maïté Lanthin

La Nomad Gallery est indissociable du parcours de son fondateur, Walter De Weerdt, dont l’expérience de collectionneur a profondément influencé l’orientation curatoriale. Dès les années 1980, il se passionne pour les arts africains, d’abord à travers les expressions traditionnelles d’Afrique de l’Ouest, avant d’élargir son regard à la création contemporaine du continent. De Dakar à Johannesburg, il tisse des liens étroits avec des artistes majeurs et constitue une collection reconnue pour la pertinence de ses choix et la cohérence de son approche.

La création de la Nomad Gallery à Bruxelles, en 2008, marque une étape décisive dans cet engagement. Plus qu'un espace d'exposition, la galerie se conçoit comme une plateforme dédiée à la visibilité des artistes africains contemporains et de leur diaspora. Pensée comme une structure semi-itinérante, elle privilégie la circulation des œuvres, les dialogues interculturels et l'accompagnement d'artistes émergents autant que confirmés. Les expositions organisées à la Nomad gallery participent ainsi à inscrire ces pratiques dans les réseaux internationaux de l'art, favorisant leur rencontre avec une nouvelle génération de collectionneurs, de commissaires d'exposition et d'institutions muséales. Cette dynamique s'est d'ailleurs prolongée, durant plusieurs années, par une présence à Miami, affirmant l'ambition transatlantique du projet.

L’action de Walter De Weerdt excède largement la fonction traditionnelle du galeriste : avec la Nomad Gallery, il construit un espace de circulation, de confrontation et de légitimation des pratiques contemporaines africaines. Sa démarche consiste moins à « représenter » une scène artistique qu’à créer les conditions d’un dialogue véritable entre les artistes du continent et les différents espaces de l’art contemporain international.
Cette position implique un déplacement du regard. Loin des lectures exotisantes qui ont longtemps enfermé l’art africain dans des catégories identitaires réductrices, Walter De Weerdt défend des œuvres pour leur force plastique, leur complexité conceptuelle et leur capacité à prendre part aux grandes problématiques de la création contemporaine. La galerie devient ainsi un lieu où se négocient de nouveaux récits, où les artistes peuvent être regardés non plus à travers le prisme de leur origine, mais à partir de la singularité de leurs démarches et de leur inscription dans l’histoire de l’art de notre époque.

Son travail ne se limite pas à la circulation des œuvres : il interroge les récits et les catégories qui déterminent leur réception. En rapprochant des pratiques issues de contextes artistiques différents, Walter De Weerdt contribue à déplacer les lignes de lecture habituelles. Son approche remet ainsi en question les hiérarchies implicites qui structurent encore les échanges entre l’Afrique et l’Occident. Elle ouvre ainsi à une lecture plus plurielle de l’art du présent.
C'est dans ce contexte qu'émerge la collaboration avec Aimé Mpane. Depuis 17 ans, l'œuvre de cet artiste trouve au sein de la Nomad Gallery un espace particulièrement propice à son inscription dans les grandes problématiques de l'art actuel international.
Aimé Mpane : une mémoire sculptée, une dignité réinventée
Né à Kinshasa en 1965 dans une famille de sculpteur sur bois et d’ébénistes, Aimé Mpane inscrit son parcours artistique entre la République démocratique du Congo et la Belgique. Formé à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa puis à l’ENSAV, la Cambre, il développe une pratique singulière à la croisée de la peinture, de la sculpture et de l’installation.
Son œuvre interroge les traces profondes du colonialisme et les violences qui traversent encore les mémoires africaines. Mais chez Mpane, la dénonciation ne constitue jamais une fin en soi. La matière devient un espace de mémoire, de résistance et de reconstruction, où la douleur côtoie l’espoir et où la fragilité humaine se transforme en force collective.
Exposées sur plusieurs scènes internationales, ses œuvres portent une réflexion sur la dignité, la solidarité et la résilience. Entre Kinshasa et la Belgique, Aimé Mpane poursuit également une démarche de transmission en enseignant à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa et à l’Ecole des Arts à Braine-l’Alleud.
À travers un langage plastique profondément engagé, l’artiste fait ainsi de la mémoire non pas un poids à porter, mais une matière à transformer.
Regards sur les œuvres d’Aimé Mpane : Dialogue avec le triplex
Avec une grande simplicité, Aimé Mpane a dévoilé les fondements de sa pratique, évoquant les matériaux qu’il investit et les symboles qui traversent son langage plastique. Face à ses panneaux sculptés en triplex, l’artiste a exposé la genèse d’une technique devenue aujourd’hui l’une des signatures de son travail. Le choix de ce matériau industriel, composé de strates successives, dépasse ici sa fonction première pour devenir un véritable champ d’exploration de la mémoire, de la profondeur et de la transformation.
Le recours au triplex constitue bien davantage qu'un choix de support : il est au cœur d'une pensée de la matière où l'œuvre s'élabore comme un épiderme. En incisant, ponçant et révélant les différentes couches du bois, l'artiste met au jour une stratification qui évoque la surface épidermique humaine où s'inscrivent les traces du temps, les blessures, les cicatrices et les processus de régénération. La matière cesse alors d'être un simple substrat ; elle devient un organisme vivant, une membrane de mémoire dont chaque couche conservée ou arrachée témoigne d'une histoire enfouie.

Cette œuvre, d’une présence presque totémique invite le spectateur à projeter ses propres interprétations sur une figure à la fois archaïque, expressive et profondément ambiguë.

La technique développée par Aimé Mpane à partir du triplex peut également être envisagée à travers la métaphore du peeling cutané : un geste qui ne détruit pas la surface, mais qui en révèle les profondeurs successives. À l’image du soin dermatologique qui consiste à retirer les couches superficielles de l’épiderme afin de faire apparaître une peau renouvelée, l’artiste procède par retraits, incisions et dévoilements. Il ne sculpte pas seulement le bois ; il en exfolie la surface pour faire émerger ce qui était latent dans la matière.
Comment est née cette manière si singulière de sculpter ?
L’origine de cette approche trouve sa source dans une expérience sensible de l’observation du vivant.
Aimé Mpane raconte : « j’ai été marqué, lors d’une promenade en forêt, par le geste d’un pic-vert creusant l’écorce d’un arbre. La précision, la répétition et l’instinct qui caractérisent le mouvement de l’oiseau ont constitué pour moi une révélation : celle d’un dialogue possible entre le geste animal et le geste artistique »
En transposant ce mouvement dans son propre processus de création, l’artiste substitue au bec du pic-vert un unique outil , l’herminette, une sorte de lame aussi affutée que le bec de l’oiseau, faisant du bois non plus une simple surface, mais une matière à sonder, à percer.
L’herminette est un des plus anciens outils fabriqués par l’homme. Utilisé dès la préhistoire en pierre, en os, puis en métal, elle servait notamment à façonner des creux dans le bois pour la fabrication des pirogues. Charpentiers de marine, sculpteur, tonnelier s’en servent.

Cette œuvre s'inscrit dans une démarche où le support devient matière expressive. Le portrait n'est pas construit uniquement par l'ajout de couleur, mais par une interaction avec le triplex, dont le veinage, les strates et la texture restent volontairement visibles. Le bois cesse d'être un simple support pour devenir la « peau » du visage.
l’artiste creuse directement la matière pour construire les volumes et les expressions.

Le contraste entre le fond vert ou bleu uniforme, très maîtrisé, et la surface brute du triplex accentue cette impression. Le fond agit comme un espace neutre qui isole le personnage, tandis que le bois conserve toute sa matérialité. Cette opposition entre surface peinte et surface laissée apparente constitue l'un des enjeux les plus intéressants de l'œuvre.
L'un des aspects les plus convaincants réside dans cette utilisation du matériau. Les fibres du bois créent des vibrations qui évoquent les rides, les reliefs ou la mémoire du sujet, donnant au portrait une profondeur que n'offrirait pas une surface parfaitement lisse. Le visage semble émerger de la planche plutôt qu'y être simplement représenté

Les yeux, les orifices nasaux, les conques auriculaires et l’ouverture de la bouche sont profondément creusés dans le triplex. Ces évidements produisent des ombres fortes et donnent au visage une profondeur étonnamment réaliste. Le spectateur a presque l’impression que les traits sortent de la surface du bois, créant une présence à la fois fascinante et troublante.
L’œuvre joue donc sur une ambiguïté entre peinture, gravure et sculpture. Elle semble d’abord être un portrait peint, mais l’observation révèle que le visage est véritablement sculpté par soustraction de matière. M’Pane transforme le triplex en une enveloppe épidermique : les incisions deviennent des rides, des cheveux ou des contours, tandis que les grands creux deviennent des cavités anatomiques.
La sculpture du multiplex, couche après couche, devient ainsi un acte d’exploration comparable à une excavation. Chaque incision révèle une profondeur cachée, à la manière d’une peau ou d’une mémoire qui conserve les traces de ce qui l’a traversée. Par cette technique, Aimé Mpane transforme un matériau ordinaire en un espace de réflexion où se rencontrent nature, histoire et condition humaine.
Entre figuration et abstraction, identité et effacement, résistance et vulnérabilité.
Le triplex, matériau brut et stratifié participe pleinement au langage plastique de l’œuvre. Ses tonalités de brun, de rouge et d’orange font affleurer une dimension organique, presque charnelle, tandis que la pointe de bois qui traverse la tête agit comme une incision sculpturale
Aimé Mpane soumet la figure humaine à un processus de réduction et d’effacement : la tête, reconnaissable dans son volume, demeure pourtant privée de visage et donc d’identité. Cette tension entre présence corporelle et anonymat confère à la sculpture une portée à la fois intime et universelle.

Le visage ouvert devient le symbole d'un individu dont l'identité est traversée par une histoire qui le dépasse. Les entailles de l'herminette transforment également le bois en une sorte de peau meurtrie ; le vide intérieur matérialise ce qui, dans la mémoire et dans l'identité, demeure impossible à saisir complètement. L’œuvre ne donne pas à voir un visage, mais les traces d’une présence : celle d’un corps, d’une mémoire et d’une histoire inscrite dans la matière
Comment se réapproprier son histoire, sa mémoire et son corps après les fractures héritées du passé colonial ? La blessure devient alors le point de départ d’une identité à reconstruire et à réinventer.

Le vide au niveau de la tête attire immédiatement le regard.
Cette absence peut être également perçue comme une réflexion sur l'identité, l'effacement ou la mémoire. Elle crée une tension entre ce qui est montré et ce qui est volontairement soustrait. L'opposition entre les surfaces peintes et les parties laissées naturelles renforce la richesse plastique de l'ensemble.

Le panneau évidé met en scène l'absence, tandis que l'ouverture évoquant un visage, traversée par des éléments métalliques, suggère des thèmes de réminiscence, de fragilité et de reconstruction. Le contraste entre les surfaces peintes et le bois mis à nu renforce la force expressive. En exploitant les qualités physiques du triplex, sa stratification, sa texture et sa capacité à être découpé et évidé, l'artiste dépasse la fonction traditionnelle du support pour en faire un matériau porteur de sens.
Cette archéologie de la surface engage une réflexion sur la construction de l’identité. À l’image de la peau, qui protège tout en constituant une frontière entre l’intériorité et l’extérieur, le triplex apparaît comme un espace liminaire où se négocient les rapports entre visible et invisible, mémoire intime et histoire collective. Les strates successives ne renvoient pas seulement à une temporalité matérielle ; elles révèlent la manière dont les expériences humaines se déposent, s’accumulent et façonnent les êtres. Chaque intervention sur la matière agit ainsi comme un geste d’excavation, faisant émerger des récits qui ne sont jamais totalement effacés, mais demeurent inscrits sous la surface.
Entre maturation et production foisonnante
Walter De Weerdt développe une véritable pensée curatoriale de la sélection, en recherchant constamment de nouvelles œuvres capables de déplacer la lecture de ses artistes. Par ses choix, il ne cherche pas seulement à enrichir l’accrochage, mais à faire apparaître des correspondances, des continuités et des aspects moins visibles de leur pratique. Chaque sélection devient ainsi un moyen de renouveler le regard du collectionneur sur l’œuvre.

La galerie Nomad révèle ainsi une série d’œuvres inédites de Aimé M’Pane, fruit d’une élaboration au long cours, développée sur près de cinq années en parallèle d’une production abondante. Loin de témoigner d’un temps suspendu, cette durée traduit au contraire la manière dont l’artiste poursuit simultanément plusieurs recherches, laissant certaines œuvres mûrir au sein d’une créativité en perpétuel renouvellement.

Cette œuvre en fines bandes de bois tissées explore la mémoire comme un territoire fragmenté et recomposé. Le fond sombre, structuré en damier, crée un contraste fort mettant valeur la lumière des fragments, symbolisant l’émergence de sens au milieu du silence et de l’oubli
On distingue deux têtes accolées l’une à l’autre, aux cheveux courts, ainsi que les épaules ; la pointe d’un petit sein affleure dans la composition, tandis qu’une poitrine apparaît de profil. Des points se déploient le long des trames et ponctuent la surface, évoquant de manière lointaine le pointillage de certaines peintures aborigènes d’Australie. Les touches de couleur agissent comme de minuscules signaux lumineux, surgissant à la surface et attirant ponctuellement le regard, comme autant de présences discrètes qui contribuent à la révélation progressive des figures.


Les bandes claires constituées de petits éléments visuels évoquent des souvenirs, des traces, des histoires collectives suspendues dans le temps.
Les formes allongées suggèrent un mouvement figé ; entre chute et élévation , tandis que les motifs circulaires comme des yeux ou des repères, invitent à une introspection sur l’identité et la perception.
Ces œuvre s’inscrivent dans une série de tableaux réalisés par Aimé Mpane sur une période de cinq ans, selon une technique singulière : le tressage de fines bandes de bois. L’artiste détourne ainsi le geste traditionnel du tressage pour construire une image contemporaine, située à la frontière de la peinture, de la sculpture et de l’artisanat.

Chaque bande tressée porte la trace d’un geste répété et patient : le temps de fabrication devient ainsi partie intégrante du sens de l’œuvre.
Le contraste entre la rigueur de la trame et la fluidité des formes des visages et des corps créent une tension intéressante entre ordre et mouvement, construction et fragilité, individu et mémoire collective. Les petites touches de couleur, presque comme des éclats, viennent interrompre la dominante sombre et suggèrent des fragments de vie ou de souvenirs.
Cette démarche témoigne de la volonté d’Aimé Mpane de dépasser les limites du tableau. Son travail se prolonge également dans des installations. A la Biennale de Venise de 2026, au pavillon « Simba Moto » de la République Démocratique du Congo, il présente une installation « le souffle » dans le cadre du thème « Seize the fire ».

« Le souffle » ouvre ici une réflexion intime sur ce qui nous met en mouvement. Dans l’installation, il devient la métaphore d’une force intérieure vulnérable, capable pourtant de renaître et de se déployer.
Comme l’air nourrit la flamme, le souffle attise le feu intérieur. Invisible mais essentiel, il donne forme à une énergie qui ne demande qu’à surgir. Entre fragilité et intensité, l’œuvre interroge ainsi ce qui, en chacun de nous, peut s’éteindre, se raviver et finalement rayonner.
Maïté Lanthin
Texte et photos : Maïté Lanthin
NOMAD GALLERY,
9 rue Fourmoisstraat,
1050 Brussels (near Châtelain) by appointment only
walter@nomadgallery.be +32 (0)475 219 250
Biennale Venise
Jusqu’au 22 novembre
· TUE - SUN 29/09 > 22/11 (10 AM - 6 PM)
· Free entrance




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