Everything That Sustains Us
- Maïté Lanthin

- 22 mai
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 mai
C’est le titre qu’a choisi Pep Vidal pour exposer ses œuvres dans le paysage de la galerie LMNO.
texte et photos © photos :Maïté Lanthin

« Tout ce qui nous fait vivre » résume la démarche de l’artiste en révélant ces éléments discrets et souvent invisibles qui soutiennent notre existence sans que nous en ayons pleinement conscience.
Il s’intéresse à des phénomènes discrets , variations, équilibres ou mouvements presque imperceptibles qui façonnent pourtant notre rapport au monde.
Ce titre suggère ainsi que ce qui soutient la réalité n’est pas toujours spectaculaire : ce sont souvent des forces fragiles, continues et invisibles, présentes dans la matière, le temps ou l’espace. En choisissant cette formule, Pep Vidal invite le visiteur à porter attention à ce qui échappe d’ordinaire au regard, et à percevoir l’exposition comme un ensemble vivant, traversé par des tensions et des transformations permanentes.
Pep Vidal est un artiste catalan formé aux mathématiques et à la physique, disciplines dans lesquelles il a obtenu un doctorat. Son travail mêle art et sciences exactes à travers des installations centrées sur le temps, le mouvement et les phénomènes aléatoires.
L’exposition se déploie verticalement sur les trois niveaux de la galerie, chacun évoquant une dimension distincte du territoire : l’air, la surface et le sous-sol. À travers cette progression, chaque étage, qui représente pour lui un paysage, propose une manière singulière d’appréhender les forces, visibles ou invisibles, qui structurent et soutiennent le monde.
HORIZONS

Dans la première salle, au niveau 0, une ligne d’horizon organise l’espace et instaure une séparation entre ce qui relève du ciel et ce qui appartient au monde terrestre. Cet espace introductif rassemble également des éléments liés au paysage naturel, comme la terre et les cours d’eau.

Rivers inside Rivers - Verre et eau
Il y a quatre urnes emboîtées les unes dans les autres,
chacune contenant l’eau d’un fleuve.
Pep Vidal explique la composition des œuvres qui sont exposée dans cette salle :
« Je pars de tableaux anciens trouvés dans des circuits de seconde main, où apparaît toujours une frontière entre deux espaces du paysage. J’analyse ensuite les tonalités présentes de chaque côté de cette limite pour réduire chaque zone à une surface monochrome. L’image d’origine disparaît presque entièrement ; seule demeure une très fine marque qui révèle encore l’endroit où les deux parties se rencontrent. »

Horizon 4 - Huile sur objet trouvé
Pièce unique + diam.60 cm

Horizon 2&3
Huile sur objet trouvé (400x56cm) x 2

Horizon 6 & 7
Huile sur objet trouvé

Horizon 8 & 9
Huile sur objet trouvé

Horizon 13
Huile sur objet trouvé
Je trouve cette démarche particulièrement intéressante parce qu’elle transforme une image figurative en une expérience presque mentale ou sensorielle. En supprimant la majorité des détails du paysage, Pep Vidal oblige le regard à se concentrer sur une chose très simple mais essentielle : la séparation entre deux espaces.
Cette manière de procéder crée aussi une tension entre disparition et mémoire. Le tableau d’origine n’est jamais complètement effacé ; il subsiste sous forme de trace minimale. Cela donne aux œuvres quelque chose de très silencieux et contemplatif, tout en conservant l’idée du paysage sans le représenter directement.
Je trouve enfin que cette méthode reflète bien son intérêt pour les systèmes, les réductions et l’observation scientifique : il applique presque un protocole analytique à des images chargées d’émotion ou de nostalgie. Le résultat reste pourtant poétique plutôt que froid ou purement conceptuel.
L’étage supérieur est consacré aux dimensions atmosphériques et aux paysages élevés : courants d’air, formations nuageuses et reliefs montagneux y composent un univers mouvant.
Vous ne regardez plus la montagne Sainte-Victoire de Cézanne de la même manière.

Série de dessins de la montagne Sainte-Victoire de Cézanne
Le projet s’appuie sur une analyse approfondie des différentes représentations de la montagne Sainte-Victoire. Une fois réunies, ces œuvres ne sont plus perçues comme de simples vues de paysage, mais comme autant d’interprétations d’une même structure visuelle, répétée et transformée d’un tableau à l’autre.
La montagne apparaît comme un espace de recherche. Plus qu’un simple sujet de représentation, elle sert de point d’appui pour explorer des questions liées à l’échelle, à l’espace, aux phénomènes atmosphériques, aux formes et à la manière dont notre regard construit le réel.
Chez Cézanne déjà, le paysage n’est pas seulement une représentation fidèle de la nature : il devient une construction faite de masses, de couleurs, d’équilibres et de tensions entre le ciel et la terre.
Le travail de Pep Vidal pousse cette logique encore plus loin. En réduisant le paysage à de larges champs colorés séparés par une ligne presque imperceptible, il révèle combien l’horizon structure notre manière de regarder une image. Ce qui semblait être un simple décor devient alors une organisation subtile de surfaces, de limites et de rapports chromatiques.

Pep Vidal intervient sur des reproductions liées à la montagne Sainte-Victoire de Paul Cézanne en y ajoutant des tracés, annotations et éléments graphiques sur un support transparent. À travers ces ajouts, il cherche à rendre visibles les conditions climatiques et les transformations du paysage, en croisant des informations scientifiques avec l’observation des tableaux. Son travail établit ainsi une interaction entre la peinture, l’étude du territoire et l’évolution de l’environnement à travers le temps.
L’Air, une matière contenue dans un espace défini
L’air se révèle comme un élément essentiel à la vie, impossible à retenir ou à maîtriser durablement. Invisible et commun à tous, il demeure pourtant vulnérable face aux transformations de notre environnement.

Chinese Air and American Air
Papier bulle, encre et urne en plexiglas (13x13x13cm )
Cette œuvre en deux parties associe deux volumes provenant de contextes atmosphériques différents, l’un lié à la Chine, l’autre aux États-Unis. Présentés côte à côte, ils confrontent deux réalités géographiques et environnementales habituellement invisibles mais pourtant profondément marquées par leur territoire.

Golden bubble
Or, papier bulle, encre et urne en plexiglas
Une faible quantité d’air est enfermée dans une sphère recouverte d’or, accompagnée d’un texte évoquant la possibilité qu’un jour cet air devienne plus précieux que le métal qui le protège.
À travers cette œuvre, Pep Vidal interroge notre rapport à la valeur, au temps et aux ressources naturelles. Il imagine un futur où ce qui paraît aujourd’hui immatériel et inépuisable pourrait devenir un bien rare, essentiel et hautement convoité.
Un des derniers projets de Pep Vidal est l’observation d’un nuage durant tout son cycle d’existence, depuis son apparition jusqu’à sa disparition. Grâce à des techniques d’imagerie et de modélisation, il en analyse les déplacements et les métamorphoses afin d’en produire une représentation tridimensionnelle. L’ensemble mêle rigueur scientifique et poésie visuelle, transformant un phénomène éphémère en une expérience à la fois sensible et contemplative.

It is easy to cross borders (if you are a cloud)
Video ( Edition 3 exemplaires)
Oui, il est facile de traverser les frontières quand on est un nuage…..
À travers ce titre, Pep Vidal oppose la liberté de circulation des phénomènes naturels aux limites imposées par les humains. Le nuage devient une figure poétique d’un monde sans frontières : il se déplace librement dans le ciel, sans tenir compte des divisions politiques, des territoires ou des contrôles. Au fil de son parcours, le nuage change constamment de forme sous l’effet des variations climatiques et des mouvements de l’atmosphère. L’image montre ainsi un phénomène naturel indifférent aux délimitations territoriales, invisibles depuis le ciel.
L’œuvre invite ainsi à réfléchir à la manière dont les frontières sont des constructions humaines, alors que l’air, le climat ou les mouvements atmosphériques échappent par nature à ces séparations. En analysant un simple nuage, Pep Vidal relie donc une observation météorologique à des questions plus larges liées à la circulation, à la géographie et à notre manière d’organiser le monde.
Au sous-sol de la galerie, une étrange bouteille en plastique :
Un espace où s’accumulent matière, mémoire, savoir ; là où le temps se densifie au-delà du visible pour céder la place à la profondeur.
Est-ce un contraste volontairement banal dans l’œuvre ? Une tension écologique : un matériau industriel et polluant contient ici un élément naturel, fragile et précieux ? la référence à la montagne Sainte-Victoire et aux mesures scientifiques pourrait évoquer quelque chose de monumental ou de précieux, l’artiste, le scientifique, choisit au contraire un contenant ordinaire, presque pauvre.
Réalisé avec l’appui d’un institut de recherche océanographique, ce projet repose sur un prélèvement d’eau effectué dans l’Atlantique à 1 011 mètres de profondeur. Ce chiffre fait directement écho à la hauteur de la montagne Sainte-Victoire : Pep Vidal établit ainsi une correspondance entre l’élévation du paysage et les profondeurs marines, créant un dialogue symbolique entre deux extrêmes d’un même repère de mesure.

Cézanne’s water (deep sea water Cube)
Bouteille en plastique et eau
En associant l’aspect scientifique et la dimension symbolique, l’œuvre interroge la manière dont nous accordons de la crédibilité au savoir. Pep Vidal montre que la science n’apparaît pas comme une vérité totalement neutre ou absolue, mais comme une construction fondée sur l’observation, l’interprétation et la confiance collective.
Cette présentation ne révèle qu’une partie du travail de Pep Vidal : l’exposition réserve encore de multiples œuvres à explorer, chacune proposant une nouvelle manière d’observer le monde qui nous entoure. Un prolongement de cette réflexion entre science, paysage et perception
Everything That Sustains Us
Pep Vidal
Exposition jusqu’au 27 juin 2026
Galerie LMNO
544 Avenue Louise
1000 Bruxelles
Du mercredi au samedi
De 11 :00 à 18 :00
Et sur rendez-vous




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