« PLATEFORME » avec ANNICK ET RAMONA NÖLLE « JOUR DE REPOS HEBDOMADAIRE »
- Maïté Lanthin

- il y a 4 jours
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 14 heures
La galerie de l’Ecole des Beaux-Arts de Wavre présente une exposition qui met en dialogue le travail de deux artistes une mère et sa fille : ANNICK ET RAMONA NÖLLE : « JOUR DE REPOS HEBDOMADAIRE »

Ancrée au cœur des pratiques de la création contemporaine, « Plateforme » déploie une programmation mêlant expositions thématiques collectives et projets personnels d’artistes invités. Pensée comme un espace ouvert, elle dépasse le cadre de l’école des Beaux-Arts de Wavre pour s’inscrire dans la vie culturelle de la ville. À la fois lieu de diffusion et vitrine du projet pédagogique, elle favorise les échanges entre artistes, étudiants et public, tissant un lien vivant avec les habitants et les amateurs d’art.
On peut être surpris par le titre de l’exposition, mais il révèle une nécessité : celle du repos comme moment d’intensité plutôt que de retrait. Le jour de repos n’est pas une simple pause, mais une condition d’équilibre physique, mental et symbolique, qui permet à la fois la régénération du corps, le relâchement de l’esprit et l’émergence d’une pensée plus libre.
Dans ce contexte, il résonne particulièrement avec le travail mené par Annick Nölle et sa fille : un dialogue artistique traversé de tensions, de désaccords et d’échanges parfois vifs. Le repos apparaît alors non comme une absence de conflit, mais comme un espace nécessaire de recul et de recomposition, où les oppositions peuvent se transformer en énergie créative.
Dans « Jour de repos hebdomadaire », le dialogue entre Annick et Ramona Nölle s’inscrit dans une dynamique cyclique où la peinture donne lieu à une expérience du temps élargie. À travers les œuvres de la mère, s’esquisse un imaginaire de la naissance : formes en devenir, matières en germination, émergence de mondes encore incertains mais porteurs d’élan.

Cette œuvre explore une tension féconde entre figuration et dissolution. La silhouette centrale, dédoublée et fragmentée, échappe à toute fixité où passé, présent et devenir coexistent.
La composition, structurée autour d’un axe vertical, met en scène un corps traversé par une sphère lumineuse, véritable noyau vital. Autour de ce centre gravitent des formes diffuses, à la fois embryonnaires et cosmiques, suggérant une vision répétitive de l’existence.
La matière, faite de projections et de coulures, instaure un flux organique, presque liquide, tandis que les mains flottantes introduisent une dimension rituelle. Les visages, à peine esquissés, refusent toute individualisation au profit d’une présence universelle.

À l’inverse, Ramona Nölle, la fille de Annick, explore les territoires du déclin, là où les formes s’effacent, où les mondes se fragmentent et glissent lentement vers l’oubli.

Ramona a conçu ce paravent en fils de fer et en terre comme une évocation d’un passé imaginaire, patiné par le temps et l’usage. L’œuvre semble déjà fragilisée, volontairement incomplète, comme si certaines parties avaient disparu.
Cette esthétique de la ruine n’est pas un accident mais un choix. En intégrant dès l’origine des manques, des cassures et une forme de dégradation, l’artiste refuse l’idée d’un objet intact et figé. Elle propose au contraire une mémoire en train de se faire, instable, traversée par l’oubli.
Extraits dégradés du paravent
L’œuvre déjà abîmée suggère ainsi que le temps n’est pas seulement ce qui détruit, mais aussi ce qui construit la mémoire. Les vides deviennent des espaces d’imaginaire : le spectateur est invité à compléter mentalement ce qui manque, à projeter ses propres récits sur cette matière fragile.
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Loin de s’opposer, ces deux regards se répondent et s’enchaînent, comme les phases d’un même processus. La fin n’y est jamais définitive, pas plus que l’origine n’est pure : chaque disparition contient en germe une possible résurgence, chaque apparition porte déjà la trace d’une altération à venir. Ensemble, les œuvres de le mère et la fille, composent ainsi un cycle continu, une respiration où naissance et effacement s’entrelacent, donnant à voir une vision du monde à la fois fragile, mouvante et profondément organique.

La brume violette traverse à la fois les œuvres et l’éclairage : les spots sont recouverts de papier coloré, diffusant une lumière filtrée qui enveloppe l’ensemble de l’espace et modifie la perception des formes.
Ce choix crée une atmosphère immersive et instable, où la couleur agit comme un voile. Associé à l’ultraviolet du spectre, le violet suggère ce qui échappe à la vision humaine, ouvrant l’espace vers l’invisible.
La lumière devient ainsi une évocation cosmique. Elle transforme le lieu en un champ presque stellaire où matière et énergie semblent se confondre.

Ramona a réalisé un dessin auquel elle a intégré du chewing-gum rose, utilisé comme matériau pictural coloré et parfumé, détournant un objet du quotidien lié à l’enfance et à l’éphémère.
La lumière violette crée un écrin chromatique qui magnifie ce matériau fragile, transformant cet élément banal en signe critique de notre culture du jetable.
Cette matière souple mais fragile devient une trace du temps : elle évoque le jeu, le geste spontané, mais aussi la transformation et la dégradation.
Dans la continuité de sa démarche, Ramona intègre des motifs de lambris en carrelage directement sur les murs de l’espace d’exposition en référence aux dispositifs décoratifs des intérieurs domestiques anciens.

Cette intervention s’inscrit pleinement dans son mode de fonctionnement artistique, fondé sur la réactivation de formes mémorielles et la transformation de l’espace en support narratif, où le décor devient à la fois trace, fiction et matière de perception.
Dans leur atelier partagé, Annick et Ramona développent un processus de travail poreux, où leurs pratiques peuvent s’influencer mutuellement. Leurs recherches circulent et se répondent au quotidien, créant un dialogue constant entre les œuvres. Annick intègre une sensibilité à l’espace et à la mémoire décorative présente chez Ramona, tandis que celle-ci est nourrie par l’approche plus matérielle et intuitive d’Annick. Cette proximité brouille les frontières entre leurs univers au profit d’une création en résonance, qui traverse toute l’exposition et incarne l’interaction entre les deux artistes.
Annick réalise des toiles dans lesquelles elle élabore un motif de carreaux, faisant probablement écho aux lambris peints par Ramona.
Le rappel du vert, présent dans les deux œuvres, crée une continuité visuelle et renforce le dialogue plastique entre leurs cheminements tout en soulignant les influences réciproques qui semblent traverser leur travail.
Lors du vernissage, Annick Nölle a proposé une installation-performance précaire et rituelle autour de gestes liés à l’eau : collecte, filtration, extraction.

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Une structure verticale soutient une jarre suspendue, d’où l’eau est aspirée par l’artiste puis guidée à travers des tubulures avant de s’écouler lentement par des fils agissant comme des mèches, transformant la chute en un flux étiré et presque imperceptible. Au sol, pierres, matières et textiles composent une zone de dépôt, trace d’une sédimentation. Les torchons, en absorbant puis en relâchant l’eau, introduisent une dimension domestique et soulignent une déperdition lente : l’eau circule, mais se dissipe en partie, laissant des traces.
Entre bassin, chantier et autel, l’ensemble met en scène un équilibre fragile, porté par la présence silencieuse de l’eau.

On peut lire cette œuvre picturale comme le pendant discret de la performance : là où l’action était immédiate et incarnée, l’image en conserve la vibration, comme une empreinte suspendue du geste accompli.
Cette œuvre évoque un véritable univers aquatique mental ou se révèle une matière sombre, presque abyssale, traversée de formes flottantes, où l’eau devient un espace de transformation et de mémoire. Les strates du fond, les transparences et les éléments suspendus composent un milieu instable, entre immersion et apparition dans un milieu violacé qui colore également les espaces d’exposition.
Chaque participant a reçu un tablier, geste symbolique qui inscrivit le vernissage dans une dimension active et performative. Cet objet, lié au travail et à l’atelier, transforma les visiteurs en acteurs d’une expérience partagée, en écho au processus de création. Le tablier évoquait ainsi le “faire”, la matière en transformation. Dans un atelier, enlever son tablier marque la fin du travail et le passage vers un autre état, celui du regard et de la contemplation.
Le vernissage devint ainsi une expérience vivante, oscillant entre action et retrait, bien au-delà d’une simple exposition.

Comme un temps suspendu qui, loin de s’achever Jour de repos hebdomadaire continue d’accorder au regard le droit de s’arrêter, jusqu’au 22 avril 2026
Ouvert mercredi et vendredi de 15 à 18h et samedi de 12 à 16h

« PLATEFORME » Galerie des Beaux-Arts
Rue du chemin de Fer 21 à 1300 Wavre
(juste en face de l’Ecole des Beaux-Arts).
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