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Voyage à Rome, au MAXXI

  • Photo du rédacteur: Maïté Lanthin
    Maïté Lanthin
  • il y a 1 jour
  • 10 min de lecture

Pour rire du monde et apprendre à l’habiter autrement: deux façons de regarder et de vivre le présent. Cela se passe au MAXXI, à Rome


 


À Rome, le MAXXI, Musée national des arts du XXIe siècle, propose avec

« Tragicomica » et  « Con-vivere » deux expériences aussi singulières que complémentaires. La première nous invite à rire des contradictions du monde, tandis que la seconde nous pousse à réfléchir à notre manière de vivre et de partager l’espace qui nous entoure.


Deux expositions qui semblent, au premier regard, n’avoir que peu de choses en commun.  « Tragicomica » plonge dans plusieurs décennies de création artistique italienne à travers l’ironie, l’absurde et le grotesque. Dans le hall, « Con-Vivere », du studio d’architecture et de design TAKK, transforme l’espace en un environnement à parcourir et à habiter.

À travers plus de 300 œuvres de plus de 130 artistes, « Tragicomica » compose un parcours  où peinture, sculpture, photographie, vidéo et installations datant de la période d’après-guerre à aujourd’hui se répondent. Ici, le grotesque côtoie le sérieux et l’ironie devient une manière de prendre du recul face aux paradoxes de la réalité.

 

Maurizzio Cattelan Comedian, 2019 :  Banane – ruban anti-poussièrePh. Zeno Zotti. Courtesy, Maurizio Cattelan’s Archive and Galleria Perrotin
Maurizzio Cattelan Comedian, 2019 :  Banane – ruban anti-poussièrePh. Zeno Zotti. Courtesy, Maurizio Cattelan’s Archive and Galleria Perrotin

La fameuse bananne scotchée au mur et vendue 120.000 $ ! Elle fut dévorée en 2019 au Art Basel Miami par David Datuna, un artiste performeur qui a intitulé son acte : Hungry artist ! En 2024, elle a été vendue 5,8 million d’euros chez Sotheby’s  (Un employé s’occupe de remplacer la banane après quelques jours !)

 

Dans La Nona Ora (1999), Maurizio Cattelan orchestre une scène aussi spectaculaire qu’incongrue : Jean-Paul II, figure suprême de l’autorité catholique, gît à terre, foudroyé par une météorite. Le titre renvoie à la « neuvième heure » de la Passion du Christ, celle de son dernier cri avant la mort.

Cattelan fait ainsi entrer le sacré dans le registre de l’absurde. Sous l’apparence d’une image presque photographique, la sculpture met en jeu la fragilité du pouvoir, la vulnérabilité du corps et l’irruption imprévisible du destin. Le pape, incarnation de l’autorité spirituelle, se retrouve soudain soumis aux mêmes lois physiques que n’importe quel mortel. L’ironie de Cattelan ne détruit pas le sacré : elle le fait vaciller, entre tragédie, dérision et vertige métaphysique.

Catalogué de « farceur de l’art », il a encore suscité le débat pour sa nouvelle œuvre où il invite le monde entier à  « confesser ses péchés » à l’occasion de Pâques 2026. Il a mis une ligne téléphonique à disposition où les « pécheurs » pouvaient laisser leur message sur whatsapp ! 



Maurizio Cattelan

LA NONA ORA,1999

Résine Polyester cire, cheveux humains, vêtements, accessoires, pierre, tapis

Le pape écrasé par une météorite, humour beaucoup plus noir et iconoclaste.

Collection Pinault

 

Le pape sert avant tout à rappeler aux gens que le pouvoir, quel qu’il soit, a une date de péremption, tout comme les aliments. Quel est le rapport entre l’art, le pouvoir et l’absurdité de notre époque ?

C'est justement le caractère totalement invraisemblable de cette situation qui rend son entreprise d'autant plus saisissante et qui contraste avec la reproduction hyperréaliste du pape Jean-Paul II.

 

 

Quand le rire devient une manière de regarder le réel

Dans les salles de « Tragicomica », quelque chose de peu habituel pour un musée se produit : on entend des éclats de rire d’homme dans divers registres.

Un rire qui circule d’une salle à l’autre, parfois sonore, parfois presque discret, mais suffisamment communicatif pour provoquer chez le visiteur l’envie de sourire voire de rire  également à son tour. Cette réaction spontanée est peut-être l’une des meilleures portes d’entrée dans l’exposition.

Ce qui m’a d’abord fait rire, puis inquiétée, c’est l’installation de Valerio Nicolai. Le contraste entre l’immense renarde peinte dans un décor aussi absurde qu’inquiétant et la simple boîte en carton posée devant elle. Apparemment incongrue dans cet espace, la boîte semble d’abord n’être qu’un objet banal, presque comique. Puis des bruits de poules, caquètements, battements d’ailes, agitation, se font entendre. Soudain, la boîte se met à bouger. Le spectateur, surpris et intrigué par cette source sonore qu’il ne peut immédiatement identifier, passe du rire à l’étonnement, puis à une forme de malaise.

 

VALERIO NICOLAI

SOLE CON LE CODE , 2022 (« Seules avec leurs queues »)

Crayon et acrylique sur panneau de bois (450x300 cm)

Ce décalage entre le banal et l’étrange, entre le comique et l’inquiétant, constitue précisément la force de l’œuvre. Nicolai semble jouer avec les attentes du spectateur : ce que l’on croyait être un simple élément du décor devient soudain vivant, presque menaçant. La boîte agit ainsi comme un prolongement du dispositif pictural : elle brouille la frontière entre ce qui est représenté, ce qui est réel et ce qui est mis en scène. Le rire naît de l’absurdité de la situation, mais il se transforme rapidement en inquiétude, car le spectateur comprend qu’il est lui-même pris dans un dispositif qui l’observe, le surprend et déstabilise son regard.

 


Les yeux de la renarde constituent un élément essentiel du dispositif. Ils ne sont pas peints : derrière le panneau, une personne place son visage de manière à ce que ses yeux apparaissent à travers les ouvertures prévues dans la tête de l’animal.

 

Le spectateur croit alors, au premier regard, que la renarde le fixe. Ce jeu entre l’image et le réel crée un trouble : qui regarde qui ? Alors que le visiteur pense être celui qui observe l’œuvre, son regard est soudain renvoyé vers lui. L’animal devient ainsi une sorte de masque ou d’intermédiaire entre le spectateur et une présence humaine invisible, transformant une scène apparemment ludique en une expérience plus étrange, voire inquiétante.

 

Avec Merda d’artista (1961), Piero Manzoni transforme la provocation en une critique radicale de l’art et de son marché. Ces petites boîtes métalliques, scellées, numérotées et présentées comme contenant les excréments de l’artiste, deviennent des objets précieux par le seul pouvoir de la signature.

Entre ironie et provocation, Manzoni interroge ainsi la valeur de l’œuvre : est-ce la matière qui compte, le geste de l’artiste ou la croyance du regardeur ?

 

 

 

photo © gallery museo							 PIERO MANZONI, 1961								Merda d'Artista
photo © gallery museo PIERO MANZONI, 1961 Merda d'Artista

Boîte de conserve, matière fécale humaine

L’œuvre est composée de 90 boîtes qu’il mit en vente !

Ici, le rire n’est pas seulement une distraction. Il devient une manière de regarder la société en général, ses contradictions, ses excès et parfois ses absurdités.

 

Le titre de l’exposition résume parfaitement cette tension : le tragique et le comique peuvent cohabiter dans une même image, une même situation, parfois dans un même rire.

Présentée dans Tragicomica , l’œuvre de Luciano Fabro ,  « Italia Cucina » résonne particulièrement avec l’esprit de l’exposition : faire surgir le comique au sein du sérieux et utiliser l’ironie comme instrument de lecture du réel.

Fabro ne caricature pas l’Italie ; il en révèle plutôt les contradictions, en transformant un élément ordinaire de la vie quotidienne en objet de réflexion sur la culture et l’identité.

Artiste majeur dans le groupe « Arte povera », pour Fabro le quotidien n’est jamais simplement anecdotique. La cuisine devient un territoire où se rencontrent le privé et le collectif, la tradition et l’invention, le sérieux et le burlesque. Le titre lui-même participe de ce déplacement : Italia Cucina sonne comme une évidence, presque comme un slogan, tout en ouvrant une lecture critique de l’image que l’Italie construit d’elle-même.

Il reprend  la silhouette de la carte de l’Italie, reconnaissable à sa forme de « botte », et la transforme en une image à la fois artistique, domestique et ironique.

La carte devient ainsi plus qu’un simple symbole géographique : elle renvoie à l’identité italienne, à ses habitudes et à son imaginaire collectif. Le rapprochement avec la cuisine ajoute une dimension quotidienne et presque affective à cette représentation de la nation.

 


 

LUCIANO FABRO

1936-2007

 

ITALIA CUCINA ITALIANAN, 2003

 

tôle à damier, pâtes aux couleurs de l’Italie.

Archives Luciano et Varla Fabro

 

Ce qui frappe, c’est justement cette capacité à rire sans nécessairement minimiser la gravité des choses. Le comique devient un outil critique. Il permet de déplacer le regard, de rendre visibles certaines absurdités et de questionner les conventions.

On fond d’une salle on est surpris par la présence de trois hommes : c’est l’œuvre de Michelangelo Pistoletto, la Sacra conversazionne. Il  nous invite à nous interroger sur la rencontre entre l’art, le réel et la représentation. Les trois hommes, saisissants par leur apparence presque réelle. Leur présence  crée immédiatement un trouble. Qui sont-ils ? Que se disent-ils ? Sont-ils vraiment en conversation, ou cette scène n’est-elle qu’une illusion construite par l’artiste ? À travers cette impression d’« hyperréalité », Pistoletto brouille les frontières entre le monde réel et sa représentation, et nous pousse à imaginer les conversations, les relations et les histoires qui pourraient se cacher derrière ces trois figures.

MICHELANGELO PISTOLETTO, 1933

SACRA CONVERSAZIONE

Sérigraphie sur miroir poli – acier inoxidable

Ces personnages sont trois artistes membres du mouvement Arte Povere : Giuseppe Perone, Gilberto Zorio et Giovanni Anselmo. Pistoletto se réfère pour cette présentation à un type de peinture populaire à la Renaissance.

D’autres personnages, tout aussi insolites, captent immédiatement notre attention : un groupe de soldates aux costumes éclatants, dont la stature imposante et la présence saisissante semblent défier notre perception du réel.

L'installation de soldates en tissu fait partie de l'exposition Tragicomica . Inspirées de Jeanne d’Arc mais contrairement à la Sainte, elles n’ont pas d’épées ; leurs armes sont les slogans engagés imprimés sur leurs  manteaux.

« LE CORPS, VOTRE PRISONNIER À PERPÉTUITÉ LE PLUS FIDÈLE » : texte imprimé sur le manteau orange.

 

Pinocchio et les soldates : entre jeu, fragilité et représentation

MARIO CEROLI, 2001

PINOCCHIO

Les douze sculptures de Pinocchio de Mario Ceroli proposent une interprétation épurée et monumentale du célèbre personnage de Carlo Collodi. Réalisées en bois, matériau emblématique de l’artiste, ces silhouettes découpées semblent prendre vie dans l’espace. Par leur répétition et leur disposition, elles suggèrent le mouvement, le théâtre et la métamorphose.

Ceroli ne se contente pas de représenter Pinocchio : il transforme ce personnage en une figure symbolique de l’identité, de la liberté et de la construction de soi. Entre enfance et devenir adulte, obéissance et désobéissance, Pinocchio incarne un être en perpétuelle transformation.

Cette réflexion trouve un écho intéressant dans l’installation des soldates . À première vue, un soldat renvoie à la force, à l’ordre et à l’autorité. Pourtant, le choix du tissu introduit une forme de fragilité et de légèreté. Le personnage perd ainsi une partie de sa puissance et devient presque une figure de théâtre, fabriquée et mise en scène.

Le rapprochement entre les deux œuvres fait apparaître une même interrogation : que signifie jouer un rôle ? Pinocchio comme les soldates sont des figures reconnaissables, mais leur représentation les éloigne de la réalité pour les transformer en personnages presque théâtraux. Le bois de Ceroli donne à Pinocchio une présence solide et monumentale, tandis que le tissu confère aux soldates une apparence plus vulnérable et ambiguë.

Dans les deux cas, le sérieux se mêle à l’ironie. C’est précisément ce décalage entre ce que représente la figure et la manière dont elle est matérialisée qui produit une dimension tragicomique : derrière le jeu, l’artiste invite le spectateur à réfléchir à l’identité, à l’autorité et aux rôles que nous sommes amenés à jouer.

 

Mario Ceroli utilise le bois, matériau essentiel de son travail, pour donner vie à Pinocchio tout en conservant son aspect de silhouette découpée.

 

Dans le hall du MAXXI, changement d’atmosphère : 

« CON VIVERE »  

Avec TAKK, le musée devient un lieu à vivre : Entrate !

Le studio d’architecture et de design fondé par Mireia Luzárraga et Alejandro Muiño ne propose pas simplement une installation à regarder. Il transforme le hall en un espace que l’on peut traverser, occuper et expérimenter.


Six installations mobiles composent ce paysage singulier, où structures, mobilier et végétation se rencontrent. Les matériaux et les formes témoignent d’une volonté de repenser l’architecture avec davantage de légèreté et une attention portée à son impact environnemental.

Mais l’intérêt du projet réside surtout dans la place accordée au visiteur. On peut s'arrêter, s'asseoir, circuler, observer les plantes, discuter ou simplement rester quelques instants dans l’espace.

 

Le projet s’inscrit également dans une réflexion sur une architecture plus durable.

TAKK privilégie des matériaux à faible empreinte carbone et des structures légères, jouant sur l’équilibre entre formes rigides et courbes.

 

La présence du végétal introduit quelque chose de vivant dans une architecture qui, habituellement, pourrait sembler immobile. L’espace n’est plus seulement conçu pour être vu : il devient une expérience. La lumière et les couleurs modifient progressivement l’atmosphère.

 

La lumière joue ici un rôle essentiel : pensée en écho aux dispositifs utilisés dans les serres, elle accompagne la présence des végétaux tout en créant une ambiance propice à la détente et à l’attention. Les couleurs participent elles aussi à cette expérience, en apportant des variations visuelles qui modifient la perception de l’espace.

 

Avec « Con-Vivere », TAKK propose ainsi une architecture qui ne se contente pas d’occuper un lieu, mais cherche à créer des conditions de cohabitation et de bien-être. Le hall du MAXXI devient un territoire partagé, où architecture et nature dialoguent et où le visiteur est invité à prendre part à l’expérience

 

photo © gallery museo

« Con-Vivere » défend finalement une idée simple mais essentielle : l’architecture de demain pourrait être moins un objet à contempler qu’un milieu à habiter, à partager et à faire vivre.

TAKK pose alors une question très actuelle : comment voulons-nous vivre ensemble ? Avec les autres, mais aussi avec le vivant, avec les objets et avec les espaces que nous construisons.

Deux expériences qui se répondent

C’est peut-être là que « Tragicomica » et « Con-Vivere » se rejoignent.

Dans les salles, le rire nous fait prendre de la distance avec le réel. Dans le hall, TAKK nous invite au contraire à nous rapprocher de notre environnement, à l’occuper différemment et à prendre conscience de notre manière de le partager.

L’une agit sur notre regard, l’autre sur notre manière d’occuper l’espace.

Et toutes deux refusent finalement une expérience passive du musée. On ne ressort pas seulement avec des images en tête : on ressort avec une sensation, une question, parfois même un sourire.

Au MAXXI, le visiteur est ainsi invité à deux mouvements complémentaires : rire du monde pour mieux le regarder, puis chercher de nouvelles façons de l’habiter.

Texte et photos © Maïté Lanthin

Sauf mention

 

Informations

 

MAXXI - musée national des Arts du XXI e siècle

Institution pour l’art et l’architecture contemporains

 

Via Guido Reni, 4a

00196 Roma RM, Italie

Ouvert de 11h00  à 19h00

Fermé le lundi

 

Tragicomica : jusqu’au 20 septembre 2026

 

Exposition : Vitalité de l’Architecture Italienne : jusqu’au 15 novembre 2026

 

Le MAXXI est une pépite pour les amateurs d'architecture, offrant l'une des collections les plus significatives d'Italie de dessins architecturaux, de maquettes et de projets multimédias

 


    

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