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L’ESPACE KUNSTRAUM PRESENTE LIMEN : ENTRE MATIERE ET PERCEPTION

  • Photo du rédacteur: Maïté Lanthin
    Maïté Lanthin
  • il y a 3 jours
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Espace d’art contemporain, Kunstraum favorise les rencontres et les projets transdisciplinaires explorant la mémoire, la perception et notre rapport au monde.

L’exposition Limen y met en dialogue les univers d’Alexandra Leyre Mein et de Stephan Balleux, deux figures majeures de la scène artistique belge contemporaine.


À travers leurs œuvres, les artistes interrogent la notion de seuil (limen), cet espace de transition où les formes, les perceptions et les états de conscience se transforment.Plus qu’une galerie, Kunstraum fonctionne comme un lieu de rencontres où se croisent artistes, commissaires et passionnés d’arts autour de propositions exigeantes et souvent transdisciplinaires. Fidèle à son nom, littéralement « espace pour l’art », le lieu privilégie les projets qui interrogent notre rapport au monde, à la mémoire et aux transformations de la perception contemporaine. Dans une atmosphère à la fois sobre et immersive, chaque exposition y devient une expérience pensée comme un passage entre réflexion intellectuelle et expérience esthétique.

L’exposition Limen réunit deux démarches artistiques majeures de la scène contemporaine belge : celles d’Alexandra Leyre Mein et de Stephan Balleux. À travers des langages plastiques profondément singuliers, les artistes explorent ce territoire fragile et essentiel qu’évoque le mot latin limen : le seuil, cet espace de transition où les formes, les perceptions et les états de conscience basculent d’un monde à l’autre.


Liminalité

Le terme a été approfondi par Victor Turner pour sésigner un état intermédiaire de transition, situé entre un avant et un après.

Le seuil n’est pas ici une frontière fixe, mais un état de passage, un espace fragile où les formes basculent, se transforment et résistent à toute définition stable. Dans leurs œuvres respectives, Alexandra Leyre Mein et Stephan Balleux rendent perceptibles ces mouvements silencieux qui traversent la matière et l’image : transformations discrètes, traces persistantes, altérations lentes du visible.  Là où Leyre Mein explore une présence organique, Balleux interroge les failles de la perception et la fragilité des images contemporaines. Ensemble, leurs pratiques ouvrent un territoire liminal où l’œuvre devient l’espace d’une mutation permanente, révélant  ce qui échappe habituellement à notre champ de vision.


Dialogues de la matière et de l’image

Dans une rencontre d’une rare intensité, la sculpture et l’image se répondent ici comme deux expériences sensibles du réel. Les œuvres d’Alexandra Leyre Mein semblent émerger d’une mémoire organique et silencieuse ; elles incarnent une présence presque intérieure, où la matière devient le prolongement d’une émotion enfouie.

 

 

Alexandra Leyre Mein sculpte avec une intention émotionnelle qui transforme chaque matériau qu’elle touche en un vecteur de sensations existentielles. Sa pratique met en dialogue fragilité et force, entremêlant l’organique et le rigide : la cire et le bronze, le plâtre et le marbre. Les formes qui en résultent incarnent une tension ontomatérielle, une approche où la matière n’est pas seulement un support plastique, mais devient porteuse de présence, de mémoire, de perception ou de transformation.

  

          Temps supendu I  Shifted

Hydrostone,, pigments, treillis métallique, gaze.

 

L’Hydrostone, plâtre à haute résistance, favorise une approche spontanée et physique de la sculpture, où le geste demeure visible dans la matière. Alexandra Leyre Mein y développe des formes ambiguës, entre évocation du vivant et fragment minéral, dont la fragilité apparente contraste avec la densité structurelle du matériau.

  

Chalcedony IV

Hydrostone, pigments, treillis métallique, gaze, et miroir à sens unique. - 88x43x22 cm

 

Chalcedony d’Alexandra Leyre Mein oppose une forme aux apparences biomorphiques , rugueuse et minérale à un miroir géométrique qui la traverse. Le miroir à sens unique crée une rupture visuelle tout en reflétant l’espace et la matière, ce qui renforce le contraste entre naturel et artificiel.

Le titre renvoie à la calcédoine, mais l’œuvre insiste surtout sur l’aspect brut et érodé de la pierre, plutôt que sur la beauté lisse généralement associée aux pierres semi-précieuses. L’œuvre existe donc autant dans son volume réel que dans sa projection spatiale.

Dans une lecture plus symbolique, la pièce peut être comprise comme une réflexion sur la manière dont l’humain intervient dans les processus naturels : découper, isoler, archiver, stabiliser. Mais l’objet résiste à cette rationalisation par sa texture chaotique et son apparence indomptable

  

         Mountain Particles -Pink travertine

Hydrostone, treillis métallique, gaze, pigments et travertin rose.

31x58x21 cm

 

Avec Mountain Particles, Alexandra déploie une forme sculpturale située à la lisière du corps, du minéral et du vivant. Cette présence hybride, à la fois anthropomorphe et géologique, semble émerger d’un processus continu de transformation. Sa surface accidentée, creusée de cavités et parcourue de textures irrégulières, évoque autant une figure en devenir qu’une matière façonnée par les forces lentes de l’érosion. L’œuvre interroge les porosités entre l’humain et le paysage, entre vulnérabilité et permanence, convoquant un imaginaire où les temporalités du corps et de la terre se rejoignent.

Entre mémoire archaïque et formes émergentes, Mountain Particles donne forme à un état de mutation perpétuelle, où l’identité demeure ouverte, mouvante et indéterminée.

 

La gaze incorporée à la sculpture participe autant à sa construction qu’à son langage visuel. Elle maintient les différentes strates de matière tout en générant une surface  qui évoque des fibres naturelles, des racines ou une peau altérée par le temps. Les nuances rosées et minérales, inspirées du travertin, renforcent l’impression d’une forme surgie de la pierre . À travers cette matière brute et fragmentée, Alexandra Leyre Mein établit un dialogue entre la mémoire de la sculpture antique et une esthétique plus fragile, instable et contemporaine.

 

Le rôle de la chaise

 

 Myofibril Refraction

Hydrostone, treillis, tissus, metal et chaise

80x172x63 cm

 

La présence de la chaise surprend d’abord par son apparente incongruité. Objet domestique, familier et fonctionnel, elle semble appartenir à un autre régime de réalité que celui de la sculpture. Pourtant, c’est précisément cette dissonance qui active l’œuvre : la chaise ne constitue pas un simple support mais un élément conceptuel qui déplace le regard. En substituant au socle traditionnel un mobilier ordinaire, Leyre Meier brouille les hiérarchies entre œuvre et usage, entre objet d’art et objet du quotidien.

 

La chaise agit comme un point d’ancrage dans le réel, tandis que la sculpture semble relever d’un état de mutation ou de dérive. De cette rencontre naît un sentiment d’étrangeté : l’œuvre paraît à la fois installée, soutenue et provisoirement déposée, comme si elle occupait un espace intermédiaire entre la présence domestique et l’apparition sculpturale.

 

C’est dans cette même dynamique que Stephan Balleux développe une réflexion autour de la nature profonde de l’image, en s’appuyant sur l’héritage visuel et les références iconographiques de la culture occidentale. Son œuvre  interroge la perception et notre rapport aux images contemporaines. À travers une peinture mêlant réalisme et altérations visuelles, l’artiste perturbe le regard et met en place  une dialectique entre maîtrise picturale et déconstruction de la représentation.

  

Artiste pluridisciplinaire, dont les œuvres font partie de collections prestigieuses en Belgique et à l’étranger, Stephan Balleux interroge la prolifération contemporaine des images et les mécanismes du regard, construisant des œuvres où la peinture oscille entre apparition mentale, illusion et fragmentation du réel.

 

Matière en lévitation : un intrus magnifique

 

                                                       Ars Memoriae (Silex)

Huile sur toile  (130x195cm)

Dans cette œuvre, Stéphane Balleux confronte la monumentalité de l’espace classique à un imposant silex aux reflets ambrés et presque translucides, semblant  flotter comme une relique ou un fragment vivant extrait d’un autre temps. En l’insérant dans un décor architectural chargé d’histoire, l’artiste crée un trouble visuel où se rencontrent mémoire du lieu, matérialité du corps et fiction de l’image. La dissonance entre la froideur photographique du décor et la sensualité presque viscérale de la forme produit une œuvre à la fois silencieuse, troublante et profondément physique.


Duplication de l’image : expérience du regard


Field Trip

3D  printed  sculpture - 15x10 cm

Le titre Field Trip (« sortie pédagogique », « excursion » ou « visite de terrain ») suggère une expérience d’observation et de découverte. Pourtant, la scène semble se dérouler dans un intérieur plutôt que dans un paysage extérieurLa porte ou l’ouverture centrale évoque un passage entre deux mondes : l’expérience quotidienne et un espace plus imaginaire ou symbolique.

La répétition de la sculpture peut brouiller les frontières entre original et copie. Quelle est l'image « première » ? Existe-t-il encore un original ? Cette question fait écho à notre environnement contemporain saturé d'images reproduites, partagées et transformées.

Dans ce relief, la troisième dimension n'est pas utilisée pour produire un réalisme spectaculaire. Au contraire, la profondeur reste faible, comme si une image ou un souvenir était extrait d'une photographie puis figé dans la matière. Ainsi, l'expression 3D de l'œuvre ne sert pas seulement à montrer un espace. Elle matérialise l'acte de regarder. Le spectateur n'observe pas simplement une scène : il expérimente physiquement la manière dont une image, un souvenir ou une perception prend forme dans l'espace. Cette réflexion sur la perception est au cœur de la pratique de Stephan Balleux.

À travers une pratique multimédias, l’artiste interroge la saturation visuelle contemporaine et la manière dont les images façonnent notre représentation du réel. Ses œuvres s’appuient sur un vaste répertoire iconographique mêlant cinéma, archives, photographies et souvenirs personnels. Par transformation et recomposition, il élabore des espaces picturaux instables où l’image oscille entre apparition, effacement et fiction.

Son travail remet constamment en question les codes de la peinture et de la représentation. La mémoire n’y est jamais une reproduction fidèle du réel, mais une reconstruction altérée et rejouée. Les images peuvent ainsi être envisagées comme différents états d’un même souvenir ou comme des variations d’une même expérience.

 

By Candelight

Huile sur toile - 64,2x 88,4 cm


Stephan Balleux interroge les mécanismes du visible  et notre rapport aux images contemporaines. À travers une peinture mêlant réalisme et altérations visuelles, l’artiste perturbe le regard et crée une tension entre maîtrise picturale et déconstruction de la représentation.

  

Architecture et métamorphose

 

La rencontre entre les œuvres d'Alexandra Leyre Meir et de Stephan Balleux repose sur un jeu de résonnances entre matérialité et figuration, présence et projection. Bien que relevant de médiums distincts, les deux artistes interrogent la manière dont l'espace est perçu, construit et traversé par le regard.

L'œuvre sculpturale d'Alexandra Leyre Meir affirme une présence physique dense, presque tellurique. Ses formes fluides, façonnées par la matière, évoquent des processus de transformation, d'érosion et de croissance. Face à elle, l'image de Stephan Balleux ouvre un espace mental et fictionnel : l'architecture monumentale de l'escalier déploie une profondeur vertigineuse qui invite le regard à circuler au-delà des limites du réel immédiat.


Entre ancrage et projection

Le dialogue entre Myofibril et Ars Memoraie  s'articule ainsi autour d'une expérience commune de la traversée. Tandis que la sculpture inscrit  le visiteur dans la réalité tangible du volume et de la texture, l'image l'entraîne vers un espace de projection, de mémoire et d'imaginaire. L'une engage le corps, l'autre sollicite le regard ; l'une condense l'espace, l'autre le déploie.

Leur coexistence révèle également une confrontation entre des langages formels opposés : l'organique répond à l'architectural, l'irrégularité à l'ordonnancement, la masse à la perspective. Pourtant, de cette opposition naît une continuité sensible où chaque œuvre prolonge les questionnements de l'autre sur les seuils, les passages et les métamorphoses de l'espace.

Réunies dans un même lieu, les œuvres d'Alexandra Leyre Meir et de Stephan Balleux invitent ainsi à considérer l'exposition comme un territoire de circulation entre le visible et l'imaginaire, entre la présence de la matière et la puissance évocatrice de l'image.

En réunissant ces deux univers, Limen ne propose pas seulement une confrontation esthétique, mais une traversée. Le visiteur est invité à franchir un seuil perceptif, à pénétrer un espace où les certitudes vacillent et où l’art retrouve sa fonction première : ouvrir des zones de pensée, de trouble et de contemplation. Dans l’atmosphère épurée de Kunstraum, l’exposition devient ainsi une expérience immersive où matière, lumière et silence composent une méditation contemporaine sur notre manière d’habiter le monde.

 

Infos :

©Kunstraum

LIMEN

EXPOSITION JUSQU’AU 6 JUIN 2026

CLÔTURE DE L'EXPOSITION

A CETTE OCCASION JOACHIM VON BEUST ET VALENTINE IMPENS-DAVID SERONT HEUREUX DE VOUS ACCUEILLIR POUR CELEBRER LA FIN DE CE PROJET.

SAMEDI 6 JUIN 2026, DE 18H à 21H

KUNSTRAUM

Chemin des Pins 13,

1180 Uccle

+ 32 489 10 84 16

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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