LES COULEURS DE LA FORÊT : ENTRE REGARD SUR LE REEL ET INTERPRETATION PICTURALE
- Maïté Lanthin

- il y a 2 jours
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 13 heures
LES FORÊTS SIBYLLINES DE SYBILLE M.: UNE IMMERSION AU COEUR DE LA MAISON LISMONDE A LINKEBEEK
Sybille M, c’est Sybille Mathiaud, une peintre contemporaine française née à Bergerac. Installée à Bruxelles, elle enseigne la peinture selon la méthode Martenot à l’Atelier Safran dans le cadre de « l’Usine » à Uccle.
Maîtrise de Lettres Modernes, licence d’histoire de l’Art, diplômée en communication des Entreprises, Sybille M se définit comme artiste « polymorphe », aux formes d’expressions variées et évolutives.
Nourrie de voyages à travers le monde et d’une sensibilité au mouvement et à la couleur, son travail se situe entre figuration et abstraction, où le réel est moins représenté que ressenti et réinterprété.

UNE DIMENSION SYMBOLIQUE INTERIEURE
Le titre « Forêts sibyllines » joue sur une tension entre langage, mythe et identité.
Il est vrai que « sibylline » évoque une parole obscure, presque prophétique, qui refuse d’être déchiffrée d’emblée. Appliqué à la forêt, ce terme transforme le paysage en espace énigmatique, dense de signes, où chaque élément semble à la fois familier et insaisissable. Or, la Maison Lismonde n’est pas un espace muséal neutre : c’est un lieu habité par une mémoire artistique, presque méditative. Dans ce lieu intime à échelle humaine, l’exposition se déploie dans une approche immersive et sensible, loin de toute recherche de spectaculaire. La lumière filtrée, le silence et la proximité de la nature environnante intensifient l’expérience des œuvres.
La résonnance du prénom Sybille écrit avec « y » suggère une présence de l’artiste dans son œuvre : la forêt devient un territoire de sens qui se déploie à travers sa peinture, plutôt qu’un simple motif naturel.
Ce dialogue avec le lieu trouve un certain écho dans l’héritage de Jules Lismonde où tout repose sur la ligne. Son univers pictural fait de lignes noires entremêlées, de densités et de silences, évoque déjà une forme de végétation mentale, un espace à la fois organique et mystérieux.

Sous l’apparence d’un paysage, Sybille Mathiaud construit un espace de l’imaginaire où la ligne prime sur la description. Les troncs sombres structurent la composition tandis que des tracés colorés animent la surface, dissolvant toute perspective stable. Les lignes sinueuses au sol créent un réseau dynamique. À l’instar de Jules Lismonde, la nature chez Sybille M. n’est plus motif mais prétexte à une écriture plastique, rythmique, à une promenade intérieure à laquelle s’ajoute la couleur comme force structurante.

QUAND LA COULEUR DEVIENT STRUCTURE


Les arbres, déclinés en bleus, en rouges et en une multitude de variations, se libèrent de toute vraisemblance réaliste. Les couleurs ne cherchent pas à imiter, mais à créer un langage instable, à la fois visuel et émotionnel. Chaque tronc, décoré ou traversé de nuances surprenantes, invite à s’arrêter, à ressentir et à interpréter librement ce que la forêt semble raconter.
Dans ce contexte, l’exposition acquiert une dimension presque introspective. L’emploi du terme « sibyllin » y prend tout son sens : il invite à l’interprétation plutôt qu’à la certitude, au ralentissement, à l’attention, à une forme d’écoute intérieure. Le visiteur se laisse guider dans une forêt à la fois tangible et imaginaire, traversée de zones calmes et de zones vibrantes, oscillant entre stabilité et mouvement, comme une véritable partition visuelle.
Sybille M, construit ainsi une forêt mentale et immersive ; un lieu où la couleur et la forme deviennent des indices, où l’œil apprend à naviguer entre perception, intuition et imaginaire.
Les Forêts sibyllines s’affranchissent du naturalisme. Par des couleurs arbitraires et un traitement parfois ornemental, Sybille M. propose une forêt moins observée que projetée, orientant le regard par une intention plastique affirmée.

Intitulée « Sous la neige », cette œuvre évoque une forêt hivernale sans jamais basculer dans la description naturaliste. La neige n’est pas littérale : elle se traduit par des plages claires, des blancs cassés et des bleus laiteux qui semblent recouvrir le sol comme une mémoire diffuse du paysage. La matière picturale, très expressive, renforce la sensation d’un paysage intérieur, où la forêt devient davantage un état qu’un lieu.

Le rapport entre les deux œuvres est particulièrement intéressant :
La toile supérieure : une forêt intériorisée, fragmentée, presque silencieuse qui procède d’une déconstruction perceptive. Les troncs, réduits à des verticalités fragmentées, scandent la surface sans véritable ancrage spatial. Ils donnent l’impression de se bousculer et animent la surface picturale. Ce n’est pas un mouvement réel, mais perceptif.
La matière, stratifiée et traversée de voiles opaques, installe une image instable. La forêt y apparaît comme ne tenant pas en place : elle oscille, elle se dérobe comme traversée d’une agitation sourde ou une mémoire en voie d’effacement.
La toile inférieure : une forêt vécue, lumineuse, en expansion, qui réactive une expérience immersive. L’espace s’organise autour de la lumière et d’une profondeur suggérée, tandis que la couleur, vive et saturée, intensifie la présence du motif. Le geste affirmé restitue une relation directe, presque physique, au paysage.
On pourrait y voir deux temporalités du regard , d’un côté, une image qui se retire ; de l’autre, une image qui s’impose. Le motif de l’arbre, commun aux deux œuvres, devient le lieu de cette oscillation, révélant une peinture qui explore moins le réel qu’elle ne questionne notre manière de le percevoir.

La présence du renard, au cœur des Forêts sibyllines, n’a rien d’anodin : elle fait écho au travail de dessinatrice de l’artiste, distinguée en 2023 par le deuxième prix de dessin au concours d’art animalier d’Ixelles.
ECOUTER LA FORET
Un dialogue peut s’instaurer entre Le Chant des forêts et les œuvres de Sybille Mathiaud. Le film s’attache à révéler la forêt dans sa présence réelle, en épousant ses rythmes, ses silences, sa respiration propre. Il donne à percevoir la complexité du vivant, dans une approche presque contemplative.
Sybille Mathiaud ne se contente pas de capter la forêt : elle la transforme. Ses compositions en proposent une lecture intérieure, où le paysage devient le lieu d’une expérience intime et perceptive.
Les lignes structurent l’espace, les couleurs en intensifient la vibration, jusqu’à faire basculer la perception vers une forme d’abstraction habitée. Ainsi, là où le film invite à écouter la forêt, la peinture de Sybille M. semble en traduire l’écho. L’un relève de la captation du monde, l’autre de sa résonance intime ; ensemble, ils dessinent une même attention au vivant, oscillant entre perception et intériorité.


D’une simple branche, Sybille M. crée une sorte totem , réminiscence de voyages lointains, bâton de pèlerin ou encore ébauche d’un didgeridoo décoré de signes sibyllins…
Qualifier une artiste de polymorphe ne renvoie pas seulement à la diversité des médiums qu’elle mobilise, mais à une pratique fondamentalement indisciplinée, qui déjoue les cadres établis. Refusant l’assignation à une forme ou à un champ, elle déplace sans cesse ses modes d’apparition, faisant de l’hybridation non pas un effet de style, mais une méthode. Cette plasticité engage une pensée en mouvement, où chaque projet redéfinit ses propres conditions d’existence et de visibilité.

Sybille M. artiste polymorphe et solaire
Le 21 mars 2026, La Journée internationale des forêts a été célébrée avec le thème « Les forêts et les économies »
Cet événement entrait en résonance directe avec l’exposition Forêts sibyllines, en prolongeant ses questionnements autour de la forêt, de ses perceptions et de ses représentations contemporaines.
À cette occasion, la Maison Lismonde à Linkebeek, habituellement ouverte le dimanche, a exceptionnellement accueilli le public le samedi, permettant à Sybille M. d’y organiser la réalisation d’une fresque collective au cœur du splendide parc de la demeure de Jules Lismonde.

La Maison Lismonde à Linkebeek, abritée sous l’imposant chêne d’Amérique inscrit le lieu dans une présence à la fois historique et vivante.

Vue sur le parc de la Maison Lismonde, le 21 mars 2026 : les arbres encore dénudés, marqués par la saison, composent un écrin de verdure en suspens, propice à la création et à la contemplation.
Enfants et adultes de tous âges ont pris part à la réalisation de cette toile monumentale, sous un ciel bleu pâle traversé par les premiers rayons du soleil printanier, dont la lumière a intensifié la vibration des couleurs.
Il s’agissait d’interpréter les arbres, le sous-bois, selon l’inspiration, de chacun, à partir d’un choix libre de couleurs et de gestes, sous la direction de Sybille M., conçue ici comme la cheffe d’un orchestre pictural. Elle proposait une structure d’ensemble, guidait les rythmes et les accords chromatiques, tout en laissant à chaque participant une marge d’improvisation.
La fresque s’est construite par superpositions successives, entre transparences et empâtements, où chaque intervention venait répondre à la précédente plutôt que la recouvrir. Les troncs, les feuillages et les zones d’ombre ont ainsi émergé d’un processus collectif, presque musical, fait d’écoutes et de résonances visuelles.
Peu à peu, le motif forestier s’est formé non comme une représentation figurative stricte, mais comme une composition vivante, en équilibre entre maîtrise et spontanéité. L’ensemble témoigne d’une écriture partagée du paysage, où la forêt devient moins un sujet à reproduire qu’un espace à interpréter ensemble.

Cette fresque n’est pas seulement une œuvre collective : elle est la mémoire vivante de la journée. Elle condense les regards, les présences, les silences aussi, et prolonge l’idée que la forêt peut être non seulement un lieu d’exploration, mais un espace de création partagée, où l’humain s’inscrit sans dominer, en résonance avec ce qui l’entoure.
Une journée à la fois simple et essentielle, où la nature n’était pas seulement un décor, mais une présence active, presque partenaire.

Maison Lismonde asbl
« Les Roches »
Dwerbos 1
1630 Linkebeek
Exposition ouverte tous les dimanches
Entrée gratuite
De 14h00 à 17h00
Tél. 02 380 51 03

Forêts sibyllines Sybille M.
Peintures et monotype
Exposition jusqu’au 17 mai 2026 inclus.
Les dimanches de 14 à 17h30.

ATELIER SAFRAN à L’USINE
rue du Doyenné, 40
1180 Uccle / Bruxelles
Professeure : Sybille M
GSM : 0032 467 70 20 64




Commentaires