HABITER UN CHEF-D’ŒUVRE
- Maïté Lanthin

- il y a 4 jours
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
HABITER UN CHEF-D’ŒUVRE: LA FONDATION BOGHOSIAN ACCUEILLE ZAVENTEM ATELIERS

Jusqu’au 19 mars 2026, la Villa Empain s’éloigne du modèle classique de l’exposition pour devenir un espace d’expérimentation investi par trente-deux créateurs des Zaventem Ateliers. Les œuvres se dispersent dans toute la maison, abolissant l’idée d’un parcours linéaire. Dans un même salon, plusieurs designers partagent l’espace : les pièces se juxtaposent, dialoguent ou s’opposent, transformant l’architecture en un véritable champ de résonances créatives.
Il ne s’agit pas simplement d’installer des œuvres dans un décor historique, mais d’activer la villa dans sa totalité. Le design de collection et l’art contemporain s’y produisent, s’y expérimentent et s’y vivent en temps réel. La villa cesse d’être un écrin pour devenir un environnement en mouvement. Le design ne se limite pas à la vue : il se vit, il se ressent... Une expérience sonore signée EyevEyes enveloppe le visiteur tout au long du parcours. Le son organise, rythme , prolonge l’espace et amplifie l’impression d’un lieu vraiment habité.
Participants de Zaventem Ateliers: Basile Boon, Simon Callens, Pierre Coddens, Emma Cogné, Sophie Coucke, Arno Declercq, Studio Élémentaires, Lila Farget, Lieselot Geeregat, Adeline Halot, Home Sails, Thibault Huguet, Serban Ionescu, Lionel Jadot, Maison Jonckers, KRJST Studio, Roxane Lahidji, Aurélie Lanoisélée, Loumi Le Floc’h, Remwol, Pascale Risbourg, Charles Schambourg, Thomas Serruys, Vladimir Slavov, Ben Storms, Sharon Van Overmeiren, Cédric Van Parys, Pierre-Emmanuel Vandeputte, Clem Vanhee, Aurélien Veyrat, Mathilde Wittock, Joséphine Zitta
Quand l’Art déco rencontre l’expérimental
Construite en 1934 comme résidence privée, la Villa Empain déploie une architecture où l’élégance de l’Art déco se manifeste avec une précision presque souveraine : proportions rigoureuses, noblesse des matériaux, hiérarchie précise des espaces.
Face à cette architecture de maîtrise et d’équilibre, Zaventem Ateliers, sous l’impulsion de Lionel Jadot, rassemble une constellation de pratiques contemporaines nourries par la recherche matérielle, l’expérimentation et une vision du design résolument ancrée dans le présent.
La rencontre n’a rien de conciliant. Rien n’est reconstitué, rien n’est adouci. L’architecture historique ne se laisse ni réduire au rôle de décor patrimonial, ni instrumentaliser comme simple toile de fond. Elle se confronte directement à des œuvres contemporaines qui assument pleinement leur présence.
De cette friction naît une lecture renouvelée : le patrimoine se révèle autrement, tandis que les créations actuelles gagnent en intensité au contact de cette architecture habitée par l’histoire.

Lionel Jadot est un créateur belge aux pratiques multiples, artiste, designer, architecte d’intérieur et cinéaste. Son travail, marqué par une grande liberté formelle et un goût du jeu, s’inscrit très tôt dans une démarche de réemploi des matériaux. Il détourne et transforme des éléments inattendus : cassettes VHS, pneus, blocs de pierre monumentaux ou textiles délaissés, pour en faire du mobilier et des objets singuliers. Il est à l’origine de Zaventem Ateliers, installé dans une ancienne usine. Ce lieu rassemble créateurs et artisans autour d’ateliers partagés, favorisant échanges, expérimentations et projets collectifs, régulièrement présentés lors d’expositions et d’événements dédiés au design.
En 2024, le titre de designer de l’année a été décerné à Lionel Jadot par « Maison et Objet » dans la catégorie Hospitalité. Entouré d’une vingtaine de créateurs, issus de Zaventem Ateliers, il proposa une vision expérimentale de la chambre d’hôtel. Il a réinventé l’ancien siège de la Royale Belge à Brussels, devenu aujourd’hui « The Mix Brussels » où il a façonné l’identité de l’hôtel et les espaces de restauration, en collaboration étroite avec designers et artisans belges.
Pensé comme un véritable laboratoire du design, Zaventem Ateliers met en avant des matériaux biosourcés ou issus du réemploi: mobilier façonné à partir de sel ou de mycélium, textiles obtenus à partir de peau d’aubergine… Autant de pistes qui traduisent une conception prospective et durable de l’hospitalité.
L’habitation comme énergie active
Pendant dix jours, la villa a retrouvé sa fonction première: être habitée.
Les salons, chambres, salles à manger et espaces partagés sont utilisés selon leur logique domestique. Les œuvres ne sont pas simplement disposées: elles participent à la vie quotidienne. On s’y assied, on y travaille, on y circule, on y échange.
Le visiteur n’entre pas dans un parcours scénographié mais dans un espace vivant. Le sens ne provient pas d’un cartel explicatif, mais de l’usage, du temps et de la proximité.
La villa Empain devient un organisme temporaire, animé par les gestes, les rythmes et la présence de ses habitants particulièrement créatifs. Elle cesse d’être un cadre silencieux pour devenir un milieu traversé d’actions, de conversations et de circulations. Les visiteurs découvrent les œuvres dans cette dynamique vivante, au plus près des personnes qui les façonnent.
Les œuvres ne sont pas regroupées par designer ou artiste mais disséminées dans les différents espaces, créant un parcours fluide où sculpture, photographies, tapisseries, meubles et installations dialoguent librement avec l’architecture Art déco du lieu.
A contre rythme des foires
Présentée en parallèle de TEFAF Maastricht et de Collectible Brussels, cette initiative s’inscrit dans le calendrier international de l’art et du design tout en adoptant un rythme différent. Le design contemporain s’est progressivement affranchi de ses cadres traditionnels pour se déplacer vers d’autres formes d’expérience, où priment la durée, la rencontre et l’intensité silencieuse d’une relation vécue avec l’œuvre.
Ici, on habite
Les designers « résident » sur place. Le concept veut que Leur présence fasse partie intégrante du projet. Les œuvres ne sont pas séparées de celles et ceux qui les conçoivent.
Le design contemporain a profondément évolué parce que le monde auquel il répond s’est lui-même transformé. Longtemps associé à la création d’objets fonctionnels, il ne se limite plus aujourd’hui à une simple logique utilitaire.
Face aux enjeux environnementaux, sociaux et culturels, les designers réfléchissent désormais à l’impact des matériaux, au cycle de vie des objets et aux nouveaux modes d’habiter. L’objet devient ainsi le support d’une réflexion sur notre époque.
Par ailleurs, le design s’est rapproché du champ artistique : présenté dans des galeries et des musées, il ne sert plus seulement à répondre à un besoin pratique, mais aussi à exprimer une idée, une vision ou une critique du monde contemporain. Le design devient alors à la fois usage et langage.
Dans l’effervescence du premier jour, surprendre les ultimes préparatifs semblait presque relever du manifeste. Dans le hall d’entrée, une moitié de la monumentale table de ping-pong conçue par Lionel Jadot attendait encore sa réplique, en transit depuis les États-Unis. Fusion inattendue de marbre, de tissage et de métal, l’œuvre affirmait déjà sa présence sculpturale avant même d’être complète.

Arrivée in extremis pour l’ouverture officielle, la seconde partie fut assemblée avec une précision quasi orfèvre. Une fois réunie, la pièce révéla toute sa dimension performative : les raquettes, elles aussi dessinées par le designer, invitèrent les visiteurs à échanger quelques balles entre deux coupes de champagne. L’espace d’accueil se transforma alors en terrain de jeu inattendu où se confondaient sculpture, geste et plaisir partagé.



Au fil des pièces, les œuvres de Lionel Jadot surgissent, comme autant de signes d’une présence assumée. Comme un fil conducteur ses créations poncturent le parcours, instaurant une présence presque continue dans la Villa Empain.

Réflexion sur les gestes quotidiens, se laver, se regarder : actions banales transformées en expériences sculpturales.



Lionel Jadot semble s’être, pour un temps, approprié cette demeure emblématique, aux côtés de tous les acteurs de Zaventem Ateliers.
Dans le restaurant, les tables traditionnelles avaient cédé la place à une imposante table aux plateaux modulables, conçue par Pierre-Emmanuel Vandeputte. La table se ponctuait de couverts extraordinaires, parmi lesquels des couteaux en os sculpté du coutelier Clem Vanhee, véritables objets de design. Pour un soir, chaque élément invita les visiteurs à se servir de délicieuses bouchées, transformant la visite en une expérience, comme si le quotidien devenait, le temps d’un instant, œuvre d’art.



Né en 1991, Pierre-Emmanuel Vandeputte est un designer belge dont le travail conjugue conception contemporaine et savoir-faire artisanal. Ses créations, empreintes d’un imaginaire parfois surréaliste, se distinguent par leur caractère singulier et leur force expressive. Le savoir-faire artisanal occupe une place essentielle dans ses créations ; à travers elles, il invite à dépasser l’ordinaire, à interroger nos perceptions et à redécouvrir l’objet dans toute la richesse des matériaux qui le composent.
Le design en mouvement
Le visiteur circule de pièce en pièce, chaque espace offrant une découverte nouvelle. On passe ainsi de l’intimité d’un salon où un fauteuil ou une table retient l’attention, à la monumentalité du hall ou du restaurant, où le mobilier dialogue avec l’architecture. Chaque transition devient un moment de révélation : les gestes, les matériaux et les formes se dévoilent progressivement, incitant à observer, toucher et expérimenter le design sous toutes ses facettes. Le parcours n’est pas linéaire mais immersif, transformant la Villa en un véritable laboratoire où le mobilier devient expérience. On s’interroge aussi, on essaie de comprendre les intentions des créateurs.
Cédric Van Parys est architecte, chercheur et à parcouru le monde où ses créations monumentales sont exposées dans des parcs. Son travail s'appuie sur des recherches historiques et analytiques et se caractérise par une fascination pour les pierres, les monuments, les symboles, les rituels, les archétypes et la ville en tant que mémoire collective. Le résultat de ses recherches est ensuite réinventé et approprié dans des œuvres d'art, des installations et des configurations puissantes, alliant élégance et audace, ancien et nouveau, naturel et artificiel, quotidien et extraordinaire.
Ses œuvres prennent des formes multiples et jouent avec l’échelle : certaines s’élèvent dans l’espace avec une présence presque monumentale, tandis que d’autres, plus modestes par leur dimension, invitent à une approche intime, presque méditative.
« Habitant » particulièrement disponible et pleinement engagé dans l’expérience, Cedric Van Parys se révèle avant tout en artiste-designer.

Suspendus à une structure métallique évoquant un dispositif industriel, ou un rail d’abattoir, de larges fragments issus de pierre brute en provenance de pays différents semblent flotter dans l’espace. Arrachée à sa fonction architecturale, la matière minérale devient ici présence presque organique. Entre poids et suspension, nature et mécanisme, l’installation met en scène la pierre dans un état intermédiaire, comme saisie dans le processus même de sa transformation.

Dialogue entre architecture et sculpture : représentation de l’universalité du triangle : toit, pyramide, obélisque , flèche de cathédrale, tours urbaines, Gratte-ciel…
Le métal froid et précis posé sur un socle en bois naturel crée un contraste intéressant : le bois évoque la nature et la terre, le métal évoque la modernité et l’intervention humaine . L’ensemble peut être compris comme une méditation sur la relation entre nature, architecture design et spiritualité.

Le totem comme symbole : lien entre différents mondes, marqueur identitaire ou spirituel, le totem est signe de connexion entre l’homme et l’univers.
La base solide du socle (la terre), l’humain (objet façonné par la main de l’homme), le ciel ou le sacré (la sculpture dirigée vers le haut).

Camille Tan réinterprète l’avant d’une voiture ancienne en l’habillant de volumes de bois sur les côtés, faisant surgir une tension singulière entre l’esthétique automobile et la chaleur d’un matériau vivant
Né à Rennes en 1990, formé à la sculpture et au design ,Camille Tan vit et travaille à Bruxelles. A partir de matériaux glanés, bois, pierre, métal marqués par le temps et l’usage, il compose des structures suspendues ou posées au sol où s’expriment les relations entre matière, gravité et mouvement. Son approche, artisanale et parfois collaborative, s’éloigne des logiques industrielles.
Présenté en Belgique et à l’international, notamment à Bruxelles, Paris et New York, son travail poursuit une réflexion ouverte sur les rythmes du vivant, la transformation des matières et l’occupation de l’espace.

INFORMATIONS PRATIQUES
Ouverture au public
Jusqu’au 19 mars, tous les jours de 12h à 20h
Adresse
Fondation Boghossian,
Villa Empain, Avenue Franklin Roosevelt 67
1050 Bruxelles





















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