À l’heure bleue, Adrien Lucca révèle l’invisible
- Maïté Lanthin

- 30 mars
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 avr.
À travers The Blue Hour, Adrien Lucca propose une exploration sensible et scientifique de ce moment suspendu qu’est l’heure bleue : ce bref intervalle à l’aube ou au crépuscule où, le soleil étant sous l’horizon, la lumière diffuse enveloppe le monde d’une teinte bleutée, douce et instable.
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Par ses dispositifs lumineux, il en révèle les variations subtiles et interroge notre manière de percevoir la couleur et l’environnement.

Adrien Lucca est un artiste français installé en Belgique dont le travail se situe à la frontière de l’art et de la science. Fasciné par la lumière, la couleur et les processus perceptifs, il conçoit des installations immersives qui ne se contentent pas de représenter le monde : elles en révèlent les structures invisibles et les subtilités cachées.

Ses œuvres sont le fruit de collaborations étroites avec scientifiques et ingénieurs, transformant des recherches pointues en expériences sensibles. Dans ses installations, le spectateur devient lui-même un explorateur : il perçoit des phénomènes invisibles, ressent des interactions souvent ignorées entre lumière, vivant et environnement, et comprend autrement le fragile équilibre du monde naturel. À travers chaque projet, Lucca interroge notre manière de voir et d’habiter le monde. Son approche transforme l’expérience artistique en un laboratoire perceptif, où esthétique et science se rencontrent pour élargir notre regard et éveiller notre sensibilité aux détails du vivant.
Quand l’art rencontre la science
Pour la première fois, Adrien Lucca plonge son œuvre dans un contexte scientifique, au Musée des Sciences naturelles de Bruxelles.The Blue Hour est une installation immersive qui explore la lumière, la perception et les équilibres écologiques. Fruit de deux années de collaborations avec chercheurs et entomologistes, elle fait dialoguer art et recherche appliquée.

Sur le toit du Musée des Sciences naturelles de Bruxelles, deux grandes sculptures humaines, créées par l’artiste flamand Senne Dehandschutter, évoquent le thème de l’exposition Flight. À la tombée du jour, elles se mettent littéralement à l’heure bleue, leurs silhouettes se fondant dans le crépuscule et renforçant le dialogue entre art et science proposé par le musée.
Le regard nocturne du Grand sphinx : percevoir la lumière à l’ère des LED
Pour ses expériences dans The Blue Hour, Adrien Lucca a choisi d’étudier un papillon nocturne, le Grand sphinx de la vigne (Deilephila elpenor). Ce pollinisateur de nuit est particulièrement sensible aux variations de lumière et de couleur, même dans l’obscurité. Il constitue ainsi un modèle idéal pour explorer comment les insectes perçoivent leur environnement et comment l’éclairage artificiel, notamment les LED, peut perturber leurs comportements naturels.

Le WWF œuvre depuis des années à sensibiliser les États aux effets de l’éclairage nocturne sur la biodiversité. À l’occasion d’Earth Hour, le 28 mars 2026 à 20h30, des milliers de monuments à travers le monde sont éteints symboliquement. Un geste fort rappelant l’urgence de préserver la nuit et les équilibres du vivant.
Voir comme les insectes
Les pollinisateurs nocturnes voient le monde autrement : sensibles à l’ultraviolet, ils s’orientent grâce à des contrastes invisibles pour nous.

Dans l’installation, un jardin intérieur vivant est éclairé par des LED simulant le crépuscule. Les spectres lumineux et intensités sont minutieusement calibrés pour révéler ces autres perceptions. Au fil de l’expérience, les plantes elles-mêmes changent : leurs feuilles passent du vert aux teintes rougeâtres, rendant visibles des contrastes essentiels à la vie nocturne. Ici, l’œuvre ne représente pas un phénomène : elle en transforme l’expérience.
À l’heure bleue, ce moment fragile entre jour et nuit, se dessine ainsi un autre monde, déjà présent, mais que nous avons appris à ne plus voir.
LMNO : entre art, science et nature
Fondée en 2016 par Natacha Mottart, Christophe Veys et Olivier Legrain, LMNO s’impose comme un espace où l’art se nourrit du vivant et des enjeux environnementaux contemporains. La galerie accompagne des artistes dont les pratiques dépassent les frontières disciplinaires, à la croisée de l’art, des sciences et de la recherche, transformant chaque projet en un terrain d’exploration et d’expérimentation.
LMNO ne se limite pas à représenter Adrien Lucca : elle impulse de véritables dynamiques de recherche interdisciplinaires. À travers des initiatives comme Mondes Parallèles, la galerie favorise des collaborations étroites entre artistes, scientifiques et institutions, donnant naissance à des œuvres à la fois sensibles et rigoureuses.
Dans ce contexte, The Blue Hour constitue la troisième itération de ce programme initié en 2022 et déjà présenté au Centre d’art LAZNIA, en Pologne. Développée dans le cadre de la résidence Studiotopia 2.0, l’installation est le fruit de deux années de collaboration entre l’artiste et l’asbl Gluon, avec le soutien et la coproduction du Musée des Sciences naturelles de Bruxelles.
LMNO soutient la coproduction et la diffusion internationale de ces installations, et propose un programme de résidences au Bois de Fa, un jardin expérimental de 6,5 hectares à Grez-Doiceau, où art et nature se rencontrent.
Voir autrement pour comprendre
Avec The Blue Hour, l’artiste ne propose pas seulement une expérience esthétique : il ouvre un champ de perception. En rendant visibles les interactions entre lumière et vivant, il interroge notre rapport à l’environnement et met en lumière les effets souvent imperceptibles de la pollution lumineuse.
Une œuvre en mouvement
Au fil des trois mois de l’exposition, les plantes continueront de croître, inscrivant dans le temps réel du vivant ce que l’installation nous a permis de percevoir. L’art devient ainsi un médium dynamique pour comprendre, expérimenter et ressentir les fragiles équilibres du monde naturel.
Empreintes océaniques : vers une mémoire du futur
En parallèle des explorations lumineuses de Adrien Lucca, Laure Winants déploie une démarche où l’océan lui-même devient co-créateur. Ses papiers sensibles transforment l’eau de mer en mémoire tangible, capturant et figeant les traces fugaces des mutations environnementales. Là où Lucca révèle l’invisible par la lumière, Winants enregistre le monde dans sa matière : ensemble, leurs œuvres tissent un dialogue saisissant entre perception, interaction et empreinte écologique, posant la question du legs que nous laisserons à demain.
Laure Winants interroge la façon dont l’océan enregistre et révèle ses propres mutations. En collaboration avec des chercheurs, elle met au point des papiers sensibles aux variations chimiques et lumineuses, capables de réagir directement au contact de l’eau de mer. Immergés, ces supports génèrent une gamme de couleurs unique, véritable signature de la composition de l’eau.
Dans ce protocole quasi vivant, la surface ne représente pas : elle enregistre. Elle fixe des phénomènes fugaces et traduit, en traces tangibles, des transformations invisibles à l’œil nu. Les œuvres obtenues ne relèvent plus de l’image mais de l’empreinte, comme si l’environnement venait lui-même s’y déposer.

Évolutive, l’installation continue de se modifier au fil de l’exposition. Réactive à la lumière, à l’humidité et à la présence humaine, elle accumule et conserve les effets de ces interactions. Peu à peu, elle constitue une archive sensible du présent, suggérant que nos conditions écologiques actuelles pourraient devenir les vestiges de demain.


©photos M.Lanthin
Informations
Institut royal des sciences naturelles de Belgique
Musée des sciences naturelles
Rue Vautier 29
1000 Bruxelles
Les Heures Bleues et Future Fossils > Galerie BiodiverCity de l’Institut des Sciences naturelles, du 18 mars au 14 juin 2026.
LMNO
Avenue Louise 544 et 589
1000 Bruxelles
Ouvert du mercredi au samedi de 11h00 à 18h00 et sur rendez-vous
Jusqu’au 1er juin 2026
LMNo à la Chapelle Musicale
Exposition Collective
Denicolai & Provoost
Detanico/lain
Maria Friberg
Aïda Kazarian
Pep Vida
















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